Notice 53

A Reims, et nulle part ailleurs dans le monde romain,
les Princes de la Jeunesse ont quarante ans :

Au Collège Université, une importante découverte, une inscription romaine monumentale, a été réalisée…. en 1978 :

elle est dédiée aux Princes de la Jeunesse, titre romain adapté au souci des empereurs pour leur succession. Le Collège Université, haut lieu rémois, de l’antiquité au transfert du lycée républicain (1958), est aujourd’hui parti pour une longue reconstruction-réhabilitation, hélas sans aucun programme archéologique prévu par le Département. L’architecte, la Drac et l’Etat, la Ville ont préféré, par défaut, « composer avec le patrimoine » (sic) : remède sans diagnostic ni archéologique ni vraiment historique et urbain. Dommage pour Reims car des nouvelles découvertes, des éléments d’architecture, des blocs de réemploi dans le rempart gallo-romain du Bas empire, sous le bâtiment de la rue de Contrai en particulier, pourraient compléter l'inscription mise au jour, prolonger la recherche scientifique et enrichir ses musées et son image patrimoniale. RN et JJV

Notice  mhvr Leblan

Dans les années 1970-80 et jusqu’en 92, les fouilles conduites pour l'Etat par Robert Neiss sur le site du nouveau réfectoire du Collège Université (B. Fouqueray architecte), tout près des vestiges de la Porte Bazée, ont livré, parmi environ 300 blocs de remploi, une inscription monumentale et rare, présentée depuis 1996 au Musée historique et archéologique Saint-Remi et, tout récemment, un Recueil des inscriptions lapidaires de Reims est paru à la Société Archéologique Champenoise (voir plus bas l’orientation biblio)

Cette inscription exceptionnelle (gravée peut-être sur la façade d’un cénotaphe –un tombeau vide, forme antique de monument aux morts- ou plutôt sur un autel cérémoniel et commémoratif) s'est ajoutée au sarcophage « de Jovin », autre grande pièce du musée de qualité impériale.
Avec la Porte de Mars, ces trois jalons peu communs constituent, du début à la fin de l’empire, une série très exceptionnelle. Du règne d’Auguste à celui de Valentinien (à l’époque du généralissime Jovin), ils sont significatifs de l'histoire de la cité antique des Rèmes et d’une image dynastique plus importante que celle d'une simple métropole provinciale. Agrippa, le père de ces deux Principes et l’organisateur des Gaules pour Octave-Auguste, pourrait bien être celui à qui Durocortorum doit son rôle de capitale de la Belgica avec, en particulier, son nœud routier (et cartographique?); rôle de projection politique et économique prolongeant un foedus, un traité de reconnaissance probablement accordé par César aux Rèmes pendant la guerre des Gaules (BG,VI,XII) une soixantaine d'années avant cette inscription.

détail de l'inscription installée au Musée Saint-Remi (Photo Musée St-Remi,VC)

Texte développé de l'inscription et sa traduction par Nicole Moine et Thomas Morin, dans ce Recueil... p. 30 :

La lettre "C" dans les inscriptions est ici transcrite Gaius. Le latin a introduit la lettre G au IIIe siècle av. JC et les prénoms Caius et Cneus ont toujours été prononcés Gaïus et Gneus. En épigraphie, selon la prononciation ou l'abréviation, on dira Caius ou Gaius, prénom traditionnel de la famille de Jules César.

L'inscription rend hommage en effet à la mémoire de Caius et Lucius César, fils d'Agrippa et de Julie, fille unique d'Auguste ; adoptés dès -17 par leur grand-père, ils reçoivent en -5 (Caius, l'ainé) et en -2 (Lucius) le titre de "Principes juventutis" et sont ainsi désignés comme ses successeurs. Lucius meurt à 18 ans (+2) à Marseille, Caius à 24 ans (+4) en Orient, en revenant de la guerre contre les Parthes; leurs cendres sont déposées à Rome, comme celles d'Agrippa, dans le Mausolée d’Auguste.
On observe que, dans les années qui suivent, plusieurs villes font graver sur des monuments importants une inscription comparable, à Trèves un autel, à Reims un cénotaphe ou un autel, à Nîmes la célèbre Maison Carrée dont la première inscription portait le nom d'Agrippa, deux fois gouverneur des Gaules et "patronus Nemausensium", patron protecteur des Nîmois, titre repris par les Principes à la mort de leur père en -13, ce qui leur valut les honneurs de la deuxième inscription sur ce temple de Narbonnaise. Il peut donc s'agir d'un acte spontané des cités voulant manifester leur fidélité au principat ou d'une initiative d'Auguste cherchant à établir solidement ce qui deviendra le "culte impérial" : on ne peut, en tout cas, que constater la puissante affirmation dynastique de ces inscriptions aux Princes de la Jeunesse.

Au milieu du 19e siècle, le renouveau des études sur l’Antiquité en Allemagne et en France prend la forme d’un encyclopédisme, européen mais aussi nationaliste ; entrant dans cet inventaire systématique et émulatif du monde romain, les titres de princeps juventutis et de princeps ont donc été examinés par René Cagniat et Charles Lécrivain (histoire du Principat) dans le grand dictionnaire français de Daremberg et Saglio en 10 volumes (1877-1919), disponible en salle de lecture à la BMReims Carnegie, et surtout dans l'encyclopédie allemande de August Pauly et Georg Wissowa (de 1839 à 1870 et de 1890 à 1980 !) disponible, elle, à la bibliothèque universitaire Robert de Sorbon de Reims. Ces deux œuvres de référence encore bien utiles sont maintenant consultables aussi en ligne : voir plus bas. Dans le grand projet germanique (Realencyclopadie…, qui se compose finalement de 34 tomes, de 2500 colonnes chacun…) le long article consacré à "princeps juventutis" est signé, en 1954 seulement, par l'universitaire allemand et canadien Walter Beringer (1928-2016)(s.v. XXII,2,1954,2296-2311 voir plus bas) qui présente dans un dernier paragraphe un résumé de son article. Traduit ici par Karl Zieger, Pierre Pion et Robert Neiss, ce résumé met en évidence l'habileté d'Auguste à utiliser le titre de princeps juventutis à des fins politiques.

 

 

Résumé (« Zusammenfassung »).

Le « princeps iuventutis » est un titre (littéralement : une position) honorifique créé par Auguste pour les princes désignés comme (ses) successeurs. Sa signification est moins d'ordre juridique que d'ordre religieux et politique. Bien que la désignation de princeps iuventutis existe aussi sous la république comme haute distinction pour de jeunes Romains distingués (nobles?), elle n'a, dans le langage républicain, encore rien de cette exclusivité caractéristique (de son emploi) à l'époque de l'empire.

La transformation du terme honorifique en un titre réservé aux seuls princes impériaux tourne visiblement le dos à la tradition républicaine. La mise à l'honneur des deux premiers pr. iuv. les fait apparaître comme de nouveaux Dioscures et, par conséquent, comme guides et représentants de la « jeunesse masculine » (de « l'équipe junior » ?) rassemblée dans l'organisation chevaleresque(?) Iuventutes. La dignité de « Tribussevirn » conférée à Gaius et à Lucius Caesar établit un lien avec la Heeresordnung (règlement de l'armée?) de la Rome royale.

Avant le milieu du 1er siècle, le Princeps iuventutis perd son aspect / caractère (« Nimbus ») religieux, il est sécularisé, et seule reste la force politique du titre sensé présenter son porteur au peuple comme « successeur ».

Avec le temps, l'idée d'origine (originelle) d'Auguste de créer une image de capacité / compétence militaire et d'aptitude à l'exercice du pouvoir se dilue. Pour conclure, il faut remarquer / souligner que l'idée d'un Prince de la jeunesse est restée limitée à la partie occidentale du pays. Dans la partie grecque (littéralement : grécophone), le titre n'est employé que pour Gaius et Lucius Caesar, et cela seulement dans de rares cas.

 

Des petits-fils d’Auguste aux deux fils de Valentinien, 47 successeurs désignés ont porté le titre de Prince de la Jeunesse et 37 d’entre eux sont devenus Prince du Sénat, titre exclusivement réservé aux empereurs depuis Auguste. Notons que l’image des Dioscures et celle de Romulus et Rémus (présente sous la voûte latérale, coté Est, de la Porte de Mars) ont pu inspirer la désignation de 9 paires de Princes de la Jeunesse, alliant ainsi collégialité et gémellité.

Pour les années 100-200, la « Paix romaine » désigne certes la sécurisation des frontières et la prospérité de l’empire mais aussi une suite maitrisée de successions grâce à l’adoption : Nerva, Trajan, Hadrien, Antonin ; à sa mort en 161, Marc Aurèle et Lucius Verus deviennent co-empereurs. En 169, venant du Danube et malade, Lucius Vérus meurt avant de rentrer à Rome où il est divinisé… Commode, après avoir été Prince de la Jeunesse, César et imperator associé, devient donc seul empereur à la mort de son père Marc-Aurèle en 180.
C’est dans cette fin d'une époque de succession réussie que l’on place généralement l’édification de la Porte de Mars, tout du moins du monument le plus récent, celui qui existe encore de nos jours. C’est une période charnière : Commode finit par être assassiné en 192 et une nouvelle dynastie s’installe, celle de Septime-Sévère. A sa mort en 211, ses deux fils, Caracalla et Geta, lui succèdent et ils avaient le titre de Prince de la Jeunesse et d'Augustus mais Geta, quelques mois après, est assassiné par Caracalla qui règne jusqu'en 217, assassiné à son tour...Quelles circonstances dynastiques la Porte de Mars dans son édification si imposante peut-elle refléter ?

Au IVe siècle, dans les années 360-80, juste avant l’éclatement d’un système dynastique qu’avaient restauré la Tétrarchie puis Constantin, Gratien et Valentinien II sont les deux derniers empereurs désignés Princes de la Jeunesse. Ils sont les deux très jeunes fils de Valentinien, empereur en Occident entre 365 et 375 qui vient s’installer à Reims, début 366 et durant une année, pour défendre la Gaule contre les incursions des Alamans. Les victoires décisives entre Moselle et Marne sont remportées par le généralissime Jovin qui mérite ainsi le consulat pour 367.
C’est dans cet environnement de la cour impériale et de restauration politique que Jovin, devenu officiellement chrétien à la fin de sa carrière militaire vers 370, aurait choisi de construire une "église jovinienne" et de se faire ensevelir dans l’exceptionnel sarcophage de chasse au lion qui, conservé depuis toujours semble-t-il dans l’abbatiale Saint-Nicaise, est maintenant exposé au Musée Saint-Remi.

Orientation bibliographique

François Pinnelli et Jean-Jacques Valette, Rha avril 2018

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